L’histoire du fauteuil commence au Moyen Âge avec le faldistoire, siège pliant d’apparat qui donnera son nom au mot français, et s’achève — provisoirement — avec le relax électrique. Entre les deux : la chaise à bras de la Renaissance, l’invention du confort au XVIIIe siècle, le capitonné Napoléon III, le bois courbé de Thonet, l’Art déco et le design. Dix siècles pendant lesquels la France a souvent donné le ton.
Faldistoire, faudesteuil : la naissance d’un mot
Le mot « fauteuil » descend en droite ligne du francique faldistôl, littéralement « siège qui plie ». Latinisé en faldistorium, il désigne au haut Moyen Âge un siège pliant en X, héritier de la chaise curule romaine : un meuble de pouvoir que l’on transporte avec soi, réservé aux rois, aux évêques et aux seigneurs. Le trône dit « de Dagobert », siège pliant de bronze conservé à la Bibliothèque nationale de France, en reste le témoin le plus célèbre.
L’ancien français en fait faudesteuil, que l’on croise dès les chansons de geste du XIe siècle. La forme moderne « fauteuil » ne s’impose qu’au XVIIe siècle. Détail savoureux : le mot précède l’objet tel que nous l’entendons. Pendant des siècles, s’asseoir dans un siège à bras et à dossier n’est pas une question de confort, mais de rang — à Versailles encore, le droit au fauteuil en présence du roi obéit à une étiquette impitoyable.
De la chaise à bras Renaissance à l’os de mouton Louis XIII
Au XVIe siècle, le siège se sédentarise. La chaise à bras, ancêtre direct du fauteuil, gagne les demeures nobles : quatre pieds, un dossier, deux accotoirs, parfois un coussin mobile. La caquetoire, à l’assise trapézoïdale élargie vers l’avant, est pensée pour la conversation — son nom vient de « caqueter ».
Sous Louis XIII (1610–1643), le fauteuil prend sa première identité française forte : bois noirci ou ciré tourné en chapelet ou en torsade, entretoise en H, et surtout ce piètement aux courbes affrontées dit « os de mouton » qui fait encore la joie des collectionneurs. La garniture devient fixe — tapisserie au point, cuir de Cordoue — fixée par des clous dorés apparents. Le siège cesse d’être un pliant : il s’installe, et le salon avec lui.
Le XVIIIe siècle invente le confort
Tout bascule entre 1715 et 1790. La Régence assouplit les lignes droites du Grand Siècle ; le cannage allège les assises. Puis le règne de Louis XV consacre la révolution du confort : vers 1725 apparaît la bergère, joues pleines, coussin de plume sur l’assise, premier fauteuil conçu pour le bien-être du corps. Le cabriolet, léger, au dossier incurvé qui épouse le dos, meuble les salons où l’on converse ; le fauteuil « à la reine », au dossier plat, reste adossé aux murs des pièces d’apparat. Le fauteuil Louis XV demeure, trois siècles plus tard, le sommet du siège français.
Cette excellence repose sur une organisation unique au monde : la corporation parisienne distingue les menuisiers en sièges, qui façonnent et sculptent les bâtis de hêtre ou de noyer, des ébénistes, spécialistes du placage. Les statuts de 1743 rendent l’estampille obligatoire : chaque maître frappe son nom au fer froid sous la ceinture du siège, contrôle de la jurande (poinçon JME) à l’appui. Tilliard, Heurtaut, Delanois, Foliot, Avisse : ces noms estampillés font aujourd’hui les enchères. Sous Louis XVI, Georges Jacob (1739–1814) impose le dossier en médaillon et les pieds cannelés, fournissant la Cour via le Garde-Meuble de la Couronne — créé en 1663 et devenu l’actuel Mobilier national, qui conserve, restaure et remet en service ce patrimoine.
Repère : un fauteuil estampillé d’un grand menuisier du XVIIIe siècle se négocie de 3 000 à plus de 50 000 € en vente publique, quand une copie de style du XIXe ou XXe siècle s’achète entre 150 et 800 €.
Le XIXe siècle, du Voltaire au bois courbé de Thonet
Après la Révolution, qui abolit les corporations en 1791, le fauteuil se démocratise et le siècle devient éclectique. Vers 1820–1830, la Restauration popularise le fauteuil Voltaire : dossier haut et violoné, assise basse, le premier fauteuil de repos bourgeois. Le Second Empire invente le crapaud, bas et entièrement garni, bois invisible, et généralise le capitonné Napoléon III : ressorts hélicoïdaux — adoptés massivement dans la garniture vers 1830–1840 —, profonds boutons, passementerie. Le confort devient moelleux, féminin, domestique.
Pendant ce temps, à Vienne, Michael Thonet industrialise le bois courbé à la vapeur. Sa chaise n° 14, lancée en 1859 et vendue à quelque 50 millions d’exemplaires avant 1930, et son fauteuil à bascule de 1860 annoncent le meuble en série : léger, démontable, expédié en caisse à travers le monde. Le fauteuil n’est plus seulement un ouvrage d’artisan : il devient un produit.
Le XXe siècle, du club au plastique
Le siècle s’ouvre sur le fauteuil club, né dans les ateliers français des années 1900–1920, basane de mouton et crin piqué, compagnon des cercles et des fumoirs. L’Art déco lui répond après l’Exposition de 1925 : placages précieux, velours profonds, silhouettes paquebot signées Ruhlmann ou Leleu. Puis le modernisme renverse la table : en 1928, Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand dessinent le fauteuil Grand Confort, cube de tube d’acier chromé garni de coussins de cuir — un manifeste autant qu’un siège.
L’après-guerre déplace le centre de gravité. Le design scandinave impose ses bois clairs et ses coques organiques — fauteuil Egg d’Arne Jacobsen (1958), sièges de Hans Wegner — tandis que Charles et Ray Eames lancent en 1956 leur Lounge Chair en contreplaqué moulé et cuir. La France n’est pas en reste : Jean Prouvé, Pierre Guariche, puis Pierre Paulin, dont les fauteuils en mousse de polyuréthane tendue de jersey — Mushroom (1960), Ribbon (1966) — entrent au Mobilier national et meublent en 1971 les salons privés de l’Élysée pour Georges Pompidou. Plastiques moulés et mousses ouvrent au fauteuil design des formes impossibles au bois.
Du relax mécanique au releveur électrique
Dernier chapitre, plus discret mais massif : le confort motorisé. Le premier recliner mécanique est breveté aux États-Unis en 1928 par les fondateurs de La-Z-Boy ; le fauteuil relax à commande électrique s’impose en Europe dans les années 1990, suivi du fauteuil releveur à un ou deux moteurs, qui aide à se lever et accompagne le maintien à domicile. Comptez de 600 à 2 500 € pour un modèle sérieux : le fauteuil, né siège de cérémonie, est devenu un appareil de santé.
L’histoire du fauteuil en chronologie
| Période | Jalons | Fauteuils emblématiques |
|---|---|---|
| VIIe–XVe siècle | Sièges pliants d’apparat ; le mot faudesteuil apparaît au XIe siècle | Faldistoire, trône dit de Dagobert |
| XVIe siècle | Le siège se sédentarise et s’ouvre à la conversation | Chaise à bras, caquetoire |
| XVIIe siècle | Bois tourné, garnitures fixes cloutées | Fauteuil Louis XIII « os de mouton » |
| 1715–1790 | Invention du confort ; estampille obligatoire en 1743 | Bergère et cabriolet Louis XV, médaillon Louis XVI |
| XIXe siècle | Ressorts hélicoïdaux, capiton, bois courbé industriel | Voltaire, crapaud, Thonet n° 14 (1859) |
| 1900–1940 | Ateliers français, Exposition de 1925, tube d’acier | Club, paquebot Art déco, Grand Confort (1928) |
| 1945–1980 | Design scandinave, contreplaqué moulé, mousses et plastiques | Egg (1958), Lounge Chair (1956), Mushroom de Paulin (1960) |
| Depuis 1980 | Motorisation, ergonomie, maintien à domicile | Relax électrique, fauteuil releveur |
De la chaise curule au moteur silencieux, la trajectoire est limpide : le fauteuil a d’abord montré le rang, puis épousé le corps, enfin servi la santé. Et à chaque étape décisive — Louis XV, Art déco, années Paulin —, ce sont des ateliers français, des menuisiers en sièges estampillés au Mobilier national, qui ont écrit les plus belles pages.
Questions fréquentes
Quelle est l’origine du mot « fauteuil » ?
Le mot vient du francique faldistôl, « siège pliant », latinisé en faldistorium puis devenu faudesteuil en ancien français. La forme moderne « fauteuil » s’impose au XVIIe siècle, alors que le siège n’est encore qu’un meuble d’apparat réservé aux puissants.
À quelle époque le fauteuil est-il devenu confortable ?
Au XVIIIe siècle. La Régence assouplit les lignes, puis le règne de Louis XV voit naître vers 1725 la bergère à joues pleines et coussin de plume, ainsi que le cabriolet. Les menuisiers parisiens adaptent alors, pour la première fois, le siège au corps.
Qu’est-ce qu’une estampille sur un fauteuil ancien ?
C’est la marque du menuisier, frappée au fer froid sous la ceinture du siège, rendue obligatoire à Paris par les statuts corporatifs de 1743. Accompagnée du poinçon JME de la jurande, elle permet d’attribuer un fauteuil du XVIIIe siècle et augmente fortement sa valeur.
Quel fauteuil a le plus marqué le XXe siècle ?
Trois icônes se disputent le titre : le Grand Confort dessiné en 1928 par Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, la Lounge Chair des Eames (1956) et le fauteuil Egg d’Arne Jacobsen (1958). Côté français, les sièges en mousse de Pierre Paulin restent la référence.